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Conditions et intentions de tournage

Kamaringiro à la caméra, Jean Arlaud et Philippe Sénéchal
Photo : Jacky Bouju

Il ne s'agit pas d'un film de reportage et encore moins d'un travail ethnographique filmé. L'enquête préalable que nous avons menée sur le territoire nyangatom avait pour seule fin de comprendre le fonctionnement social, symbolique et économique de cette population, de manière à entrer plus avant dans l'intimité de cette culture, et de lier des relations d'intelligence et de discrétion.

Notre propos filmique, loin d'être une mise en images des informations recueillies, prétend rendre compte de notre vision la plus intérieure possible de cet apprentissage culturel auquel nous nous sommes soumis, une fois nos catégories occidentales de pensée reléguées, autant que faire se pouvait, au rayon des accessoires.

Ce cheminement singulier, dans une micro-société laissée jusqu’à aujourd'hui à peu près intacte, ne pouvait se faire sans une initiation à la langue nyangatom.
Nous ne pouvions d'aucune manière recourir à un interprète ou à un informateur, celui-ci eut été introuvable, cette langue étant inconnue dans tout le reste du territoire éthiopien. Nous étions d'autre part trop déterminés dans notre entreprise pour mettre en place un intermédiaire entre la population et nous, ce qui, de toute évidence, aurait de quelque manièrealtéré la qualité de nos rapports.

Historique de la réalisation

Premier séjour - Octobre 1975-Février 1976.

Difficultés administratives et diplomatiques pour obtenir l'autorisation ; durée des démarches : 1 mois à Addis-Abeba.
Approche de la population et initiation à la langue.

- Tournage de 30 boîtes 120 m, son synchrone
- Incidents techniques non contrôlables sur place à cause de l'éloignement géographique et des difficultés de communication. Aucun contrôle du résultat image ne pouvait se faire.
Résultats : caméra défaillante, une grande partie de la pellicule voilée.
- Opérations sauvetage montage de 2 films de court-métrage déposés au C.N.C. - Label de qualité déjà obtenu.

AKUREN ET LODITMWE 16m/m couleur, son synchrone, durée 13 minutes.
BOIRE LE SANG 16m/m couleur, son synchrone, durée 6 minutes.

Deuxième séjour - Novembre 1976-Février 1977

- De nouveau, difficultés majeures problèmes diplomatiques et administratifs pour obtenir les autorisations.
- Difficultés d'acheminement du matériel et de la nourriture (personnelle et celle destinée a la population), le trafic aérien sur cette région étant modeste et parcimonieux.
- Impossibilité de louer un véhicule adapté à la brousse : budget trop faible. Le tournage s'est effectué à pied sur un rayon de 50 km.
Reprise de contact avec la population et poursuite de l'apprentissage de la langue.
- Tournage de 40 boîtes 120 mètres.
- Fin de tournage, difficultés climatiques, saison des pluies arrivant avant terme. Impossibilité matérielle de quitter les lieux (pistes embourbées, impraticables). Conséquence : une partie des matériaux filmés endommagés (pellicule mouillée).
- Retour Addis-Abeba/Paris retardé a cause du coup d'Etat (février 77). De nouveau, pellicule en souffrance. Intervention in extremis de l'ambassade de France, rapatriement du film.

Montage : 4 mois et demi.

Sous-titrage : 3 mois

Dans l'impossibilité financière de confier cette tâche à un laboratoire spécialisé, nous avons traduit, repéré, photographié, filmé, calé les éléments du sous-titrage et du générique nous-mêmes.

Quelques considérations sur la réalisation du film

La trame du film a été mise en place sur les lieux mêmes du tournage. Parallèlement à la connaissance tous les jours un peu plus grande que nous avions des gens et de leur culture, le scénario se modifiait. Les discussions, le soir, entre Nyangatom et l'équipe, préparaient les séquences futures.

Il nous faut préciser, pour la compréhension de notre démarche, que nous avons été progressivement perçus et situés, non plus comme des "étrangers", ce qui aurait constitué pour les Nyangatom une menace permanente, mais des membres intégrés au groupe, en fonction de nos âges et de nos rôles. Très rapidement, nous avons été assimilés chacun à une génération symbolique et traités en rapport de nos positions respectives. Les instruments de cinéma, nos caractéristiques physiques personnelles ont contribué à fixer notre identité, et un nom nyangatom a concrétisé celle-ci.

L'opérateur

la population nyangatom n'a jamais été filmée et, en conséquence, les instruments de cinéma leur étaient totalement inconnus. Après une présentation du matériel, nos invitations à écouter le son enregistré, à regarder dans l'œilleton de la caméra, tout en faisant fonctionner le zoom, la population a composé un nom, suivant le système d'usage, pour l'opérateur : son attribut étant la caméra/cinéma, il fut nommé Cinémamwé.
À partir de ce moment précis, la caméra n'était plus menaçante, puisqu'elle était la caractéristique majeure de l'opérateur.

L'ingénieur du son

Il portait les cheveux longs, et n'était pas, après vérification, une fille, fut nommé Lopezurmwé (le tueur de femmes). L'étrangeté physique était du même coup, partie intégrante de son nom, et constituait un élément fondamental de sa personnalité.

L'assistante

Elle fut nommée Nabenen (La mince) en référence à son physique.

Les trois membres de l'équipe, d'âge différent, appartenaient à des générations différentes : l'opérateur à celle des éléphants - les pères du pays -, l'ingénieur du son et l'assistante, plus jeunes, à celle des Autruches - les fils des pères du pays.
L'intégration au système symbolique nyangatom étant réalisée, la mise en place du film devenait plus aisée, et pouvait se faire de conserve, puisque nous avions chacun des statuts de confraternité.

Nous avons choisi dans un premier temps des gens qui, selon nous, représentaient avec le plus de pertinence la population. Les personnages avaient d'autre part une connaissance raffinée de leur culture, et l'exprimaient avec talent. Notre projet, après des soirées de palabre, était entendu, et la concertation spontanée et précieuse. Ils n'étaient plus des gens que l'on surprend, "caméra au poing", mais à la fois co-réalisateurs et acteurs. La mise en place des séquences était préalablement préparée, le canevas et le contenu discutés, les idées émises par l'équipe affinées, contestées parfois et abandonnées.

Ce premier film est une tentative d'approche de la population, mais aussi une recherche cinématographique entre la réalité et la fiction. Nous nous interrogeons sur la validité des genres en matière de cinéma : ce film est-il du documentaire ou de l'imaginaire ?

La question, pour l'instant reste posée. Nous espérons poursuivre notre démarche, réaliser d'autres volets, d'autres films, mettre en œuvre un jour, peut-être, la fresque à la fois historique et mythique des Nyangatom à partir des profondeurs de leur mémoire. Un contrat moral nous lie aux Nyangatom.

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