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Note d'intention et de realisation

Diesel Workshop, Rawalpindi l Compagnies de fret l La route

C’est sur l’acquis de ces trois repérages que s’inscrira le film à venir : connaissance des lieux, du trafic routier, de l’organisation économique et sociale du "monde des camions", choix des personnages avec lesquels nous partageons une complicité.

Cette intimité avec le sujet nous permet d’envisager le film sans recours ni à un commentaire ni à des interviews : seule la parole directe sera prise en compte (sous-titres). Elle permettra de dire, de l’intérieur, les enjeux artistiques, symboliques, sociaux et économiques.

Le spectateur sera alors placé dans des situations réelles de travail, de négociation, d’échange de points de vue décoratifs et techniques, de confidences, de recueillement religieux. Il participera également aux actes quotidiens les plus ordinaires tels que manger, boire le thé, se reposer, se délasser en fabulant et en se moquant avec humour des autres et de soi-même.

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Les scènes seront tournées en plans-séquences comme autant de tableaux vivants ayant leur propre cohérence.

La richesse sonore est telle que nous y prêterons une particulière attention. Au-delà des prises synchrones, nous procéderons à l’enregistrement de sons seuls en vue de créer une bande sonore suffisamment riche pour évoquer la complexité envoûtante de cet univers. Une place de choix sera donnée aux scènes musicales : écoute de cassettes tout au long du trajet, diffusion de divers programmes de stations radios dans les cantines-restaurants, enregistrements de musiques vocales ou instrumentales qui surviendront au cours du voyage.

Diesel Workshop, Rawalpindi

Le point de départ du film sera le Diesel Workshop de Rawalpindi, "lieu de naissance" des camions, là précisément où un ballet d’artisans auscultent, diagnostiquent et interviennent.

La caméra sera au cœur de la ruche ouvrière, elle suivra au plus près les différentes opérations, de la mécanique à la décoration. Ce qui présidera à notre démarche est de faire émerger l’esprit d’inventivité, d’ingéniosité, de créativité et de savoir-faire à partir de matériaux recyclés en vue de créer, au final, un objet étrange et fastueux. C’est cette magie en acte que l’on se propose de saisir, sans vouloir d’une manière didactique faire un inventaire de type muséographique de l’ensemble des motifs.

Ces magiciens de l’ordinaire, nous les avons trouvés et retenus :

C’est Khaled, l’ Ustad-Paintor, l’inspirateur de la communauté d’artisans, celui qui conseille et orchestre la mise en œuvre de l’ouvrage et qui posera la dernière touche de couleur sur le camion sommé de son diadème sonore et rutilant, pimpant et paré comme une jeune mariée.

C’est Javed, l’ Ustad-Bodymaker, cousin de Khaled, celui qui conduit l’équipe de charpentiers et constructeurs, celui qui transforme le haut de la cabine en proue de navire. C’est lui aussi qui veille à la bonne coordination de l’ouvrage.

Ce sont aussi le maître-klaxon, le maître-radiateur, le maître-dinandier, le maître-mécanique, le maître-soudeur, spécialiste du châssis, le maître-couturier et brodeur, le maître-bijoutier qui fabrique les colliers et les pendeloques…

Et dans ce monde d’hommes circulent les enfants-apprentis qui offrent leur jeunesse et leur vélocité à ces adultes préoccupés de transmettre leur savoir.

Khaled tigre
Ustad Khaled, maître peintre,
et une de ses réalisations dans le style dit "disco" (région de Rawalpindi).

Le Diesel Workshop est un véritable théâtre avec ses premiers rôles, ses seconds rôles et ses figurants. Dans cette cour communautaire d’artisans circule une population disparate de voisins, de marchands ambulants, de bergers accompagnés de leur troupeau qu’une caméra intimiste s’appliquera à suivre dans les discussions, les échanges et les pratiques de convivialité.

Cette caméra sera particulièrement attentive, parallèlement à l’approche humaine, et dans la continuité de celle-ci, à l’odyssée, étape par étape, de la "création" d’un camion particulier, choisi en fonction de la magnificence de son décor et de la force des personnages en jeu, équipage drivers et propriétaire, le camion étant "le personnage" principal de la pièce qui se joue.

Cette phase de construction et de reconstruction sera le prélude à l’aventure périlleuse de la route.

Compagnies de fret

Cette première partie "workshop" s’ouvrira nécessairement sur la mise en route des camions et la caméra s’installera alors dans les officines que sont les compagnies de fret, interface entre le workshop et la route. Ce centre d’aiguillage qui gère le flux routier est un lieu particulièrement stratégique qui révèle les enjeux économiques, la nature des échanges de marchandises et l’ampleur du réseau. Le téléphone n’arrête pas de sonner, des nouvelles et des informations arrivent tout à la fois des versants himalayens du Nord, de la frontière chinoise, des ports de la côte tels que Karachi sur la mer d’Arabie.

Plusieurs managers de compagnie, déjà repérés, seront des personnages du film :

  • Aziz, propriétaire de trois camions, "Kamran Goods Company", Gilgit (dans la montagne du Nord Pakistan)
  • Imtiaz, "Goods Transport company" Rawalpindi (dans la plaine du Nord Pakistan), propriétaire d’un seul camion, navette Rawalpindi - Lahore
  • Frères Afridi, "Afridi company" Rawalpindi une centaine de camions sur les routes, des succursales à Karachi, Peshawar et Lahore

Ces lieux privilégiés interviendront de manière récurrente pour donner sens et repères au trafic des camions sur les routes.

Du point de vue du scénario, ce sont les camions construits, reconstruits et réparés dans le workshop que nous retrouverons dans les compagnies de fret et sur la route, dans la mesure où l’équipage et les propriétaires auront déjà dimension de personnages.

La route

La route nous permettra de sillonner le Pakistan. La caméra prendra place à bord des camions et fera équipage en compagnie des drivers tout au long du voyage.

Les pauses seront l’occasion de donner à voir leur quotidien de vie et d’opérer des plongées dans des univers culturels et des paysages différents (pathan à la frontière afghane, kalash dans l’extrême nord himalayen, punjabi du côté de Lahore, sindhi à Karachi…).

Le tournage épousera les tribulations multiples de "nos drivers" et nous tirerons parti de la place d’invités qu’ils nous donnent, assis à leur côté dans la cabine, situation propice aux confidences et aux épanchements. Au fil du parcours, la caméra jouera sur les va-et-vient entre l’intimité et la solitude du driver, rivé à son volant, avalant les kilomètres, et la convivialité qui l’attend, lui et son équipage, lors des pauses dans les cantines-restaurants, aux entrepôts, dans les workshop pour des réparations urgentes, et, aussi, dans les compagnies de fret.

Au montage, ces séquences seront croisées pour mieux marquer les contrastes régionaux, la richesse des cultures pakistanaises et les différences de personnalité et de pratiques des équipages ainsi que donner la mesure du rythme de travail forcené, incessant dépassement de soi, qui, pour tenir et se maintenir, a besoin des repères que sont les haltes rituelles et consacrées.

En guise d’épilogue, nous envisageons de revenir au point de départ, le Diesel Workshop de Rawalpindi, afin d’y retrouver nos personnages, Ustads et Chagirds, toujours occupés et préoccupés par des pièces de rechange à trouver, des carrosseries à rebomber, des radiateurs à réparer, des couleurs à harmoniser, du métal à marteler, à découper, à clouter.

Ce serait une manière de boucler la boucle de ce cycle infernal et de terminer le film sur cette idée de perpétuel recommencement, sans fin, d’un imaginaire aux multiples facettes qui réinvente, comme si c’était toujours la première fois, un nouveau camion.

immatriculation
La décoration du camion terminée, il ne reste plus que la plaque d’immatriculation à peindre.

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