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En matière de carrière professionnelle, j’ai enseigné, de 1969 à 2000, dans le département de psychologie de l’université de Nantes. Mes domaines d’élection, en qualité d’enseignant-chercheur, sont alors la méthodologie, l’histoire et l’épistémologie des sciences sociales, la psychologie sociale. C’est dans ces domaines que j’interviens, également, à l’École d’architecture, à la faculté de droit.

Pour donner un fil rouge à ce qui suit, je dirai que, tout au long de mes activités universitaires, je me suis intéressé à la question d’une connaissance qui se créée dans et par la relation à l’autre. La psychologie, ma discipline de formation et d’exercice universitaire, est fertile à cet égard puisque s’y côtoient les adeptes d’une référence à l’épistémologie des sciences dures, expérimentales et les tenants d’une psychologie, dite dynamique, pour lesquels la connaissance ne peut être fondée que sur une relation à l’autre, où l’affect est présent, soit le transfert pour les tenants du freudisme. Dans l’Université française, l’opposition entre les deux types d’écoles, plutôt que d’être créatrice, est radicalisée par le jeu des emprises et des pouvoirs à asseoir, avec leurs adeptes, leurs proclamations assassines, leurs exclusions. Mais là n’est pas mon propos, il s’agit seulement d’une toile de fond.

Sensibilisation

Étudiant, à Paris, en 1959, c’est par Henri Langlois que je découvre ce que peut être l’analyse d’un film. Les séances qu’il anime, dans la salle des Sociétés savantes de la rue Serpente, puis au sous-sol de l’Institut pédagogique national de la rue d’Ulm, permettent de découvrir et d’analyser scénario, prise de vue, cadrage montage, son… Les enseignements que je fréquente, en psychologie, à la Sorbonne, font, à cette époque, souvent appel au film pour présenter des expériences ou expérimentations. Le contraste est saisissant, tant le film « scientifique » témoigne, bien entendu, des effets provoqués, du dispositif filmique, mais laisse hors-champ toute interférence entre l’observateur et l’observé, y compris dans les films dits d’observation, qu’ils s’intéressent à l’humain ou à l’animal.

Mes activités militantes me conduisent, en 1962, à devenir projectionniste occasionnel d’« Octobre à Paris », alors interdit de diffusion, de Jacques Panijel. Des liens commencent alors à se tisser, entre Vertov, l’Eisenstein des années vingt, le Rouch de « Monsieur Albert prophète ». Au Centre d’études sociologiques, où je suis vacataire, puis boursier CNRS, des échanges avec Pierre Naville, en 1964-1965, m’incitent à m’accrocher au cinéma et utiliser cet outil pour la psychosociologie, ma spécialité.

C’est par le plus grand des hasards que je me retrouve, de 1965 à 1969, à la Télévision scolaire du Niger en qualité de chercheur. C’est là, que je vais faire connaissance avec Jean Rouch, et lier une amitié chaleureuse et fidèle.

La formation continue

C’est le Comité du film qui me l’offre, avec les séances du samedi matin à la cinémathèque de Chaillot, le Cinéma du réel, le Bilan du film ethnographique et les Regards comparés.

À la fin des années 1970, rencontre avec Jean Arlaud, à l’occasion de sa soutenance de thèse à laquelle Rouch m’invite. Les perspectives que développe Jean Arlaud coïncident tout particulièrement avec un enseignement que je fais à l’université de Nantes sur l’histoire et l’épistémologie des sciences sociales.

Participant au séminaire que Jean Arlaud dirige à Paris 7 Laboratoire d’anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain de l’université de Paris 7 (LAVSMC), je le suis rue Léon, où Phanie, Centre de l'ethnologie et de l'image, s’installe. Je préside cette association depuis 2003.

Réalisation

Avec Abraham Segal et Denis Guedj, en 1974, nous élaborons un projet de film, hors normes à tous égards, sur le thème du rapport au travail. Le projet est hors norme car il sera élaboré quasiment sur le tournage, au jour le jour ; nous paierons les professionnels au tarif syndical et ils travailleront avec nous à condition qu’ils nous transmettent un peu de leur savoir. Nous tournons en 16mm négatif couleur et nous n’avons pas un sou. Le CNC refuse notre dossier car le budget est « trop faible ». Jean Rouch soutient notre projet et le Comité du film ethnographique y participe en qualité de co-producteur. Le long métrage « La vie, t’en as qu’une » sort en salle en mai 1978, ainsi qu’un court métrage « La chaîne se déchaîne », sur un sabotage à la General Motors de Lordstown (Ohio, États-Unis d’Amérique). Abraham, Denis et moi accompagnons les projections dans les festivals, congrès, coopératives, associations (France, Suisse, Italie, Hollande, Royaume-Uni, Belgique…)

Plusieurs courts-métrages ont été réalisés dans un cadre institutionnel. À l’occasion de la rénovation d’un grand ensemble immobilier, à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), je réalise et monte un film de sensibilisation, destiné aux habitants, sur la question de la gestion des ordures ménagères. Ce film s’inscrit dans une étude sur le suivi de cette rénovation, étude dirigée par un collègue de l’université de Nantes. La production du film est assurée par le Service universitaire audio-visuel de cette université.

Trois autres courts métrages sont réalisés dans le cadre d’une étude financée par l’EHESS sur les cités-jardins (Byker en Angleterre, Klein Rusland et Le logis en Belgique). Ils accompagnent un travail de terrain sur le thème de la délimitation du territoire en banlieue.

Formation des étudiants

C’est dans une situation d’isolement relatif que, dans le département de psychologie de l’université de Nantes, j’installe un enseignement magistral et des travaux dirigés, centrés sur l’élaboration de la connaissance et le rapport à l’autre. Isolement relatif car mes collègues universitaires sont, en général, prêts à utiliser le film dans son aspect le plus descriptif et distancié, mais ne saisissent pas l’intérêt du contact comme créateur de connaissance et de connaissance partagée. Sur le plan de la théorie, mes références sont, à cette époque, Georges Devereux et Isabelle Stengers. Je présente beaucoup de films, grâce, notamment, à l’aide du Comité du film et à la bienveillance de Françoise Foucault, de Marielle Delorme et de Jean Rouch : Wiseman, Mac Dougall, Tim Asch, Rouch, Arlaud, Leacock, Brault, Perrault, les frères Mayles… la liste est longue. Elle s’enrichit des films que je découvre au Comité du film, souvent en présence ces auteurs-réalisateurs.

Au cours des années 1970 et 1980, un Service universitaire audio-visuel est mis en place, à l’université de Nantes, mais son équipement est lourd (format demi pouce, montage analogique) et son ouverture parcimonieuse. J’obtiens, néanmoins, son concours pour organiser un colloque sur le thème « Audiovisuel et enseignement de la psychologie », avec le soutien de l’Association des enseignants-chercheurs de psychologie des universités, en 1984. Il apparaît que, si l’intérêt des participants s’exprime alors, c’est un monde parfaitement étranger qui s’ouvre à eux, déclenchant plus de la frilosité qu’une démarche d’appropriation. Je rencontrerai cette même frilosité chez mes collègues au premier congrès européen de psychologie, à Amsterdam, en 1989, congrès au cours duquel je suis invité à présenter La vie, t’en as qu’une.

Malgré ce contexte peu encourageant, quelques rares étudiants – j’en compte trois –, se risquent à réaliser un document filmé dans le cadre de leur maîtrise.

Interventions

En qualité de psychosociologue, j’ai été sollicité, dans divers contextes, à intervenir, soit pour mettre en place des opérations de télévision éducative, soit pour proposer des outils d’évaluation. C’est à la Télévision scolaire du Niger que tout commence. Assurant la direction intérimaire de cet organisme, j’entreprends, au cours d’une période calme en matière de production (vacances scolaires), d’enregistrer les récits mythiques des Bozos, tels que les enfants les restituent. Cette initiative, très vite dénoncée comme un crime lèse-majesté – je ne suis pas pédagogue, je n’ai aucun titre ni mission pour produire quoique ce soit… – me vaut une semonce, suivie d’une expulsion, quelques mois plus tard, avec plusieurs de mes complices.

Si une partie de mon travail consistait à élaborer, avec les différents secteurs d’activité – pédagogie, réalisation, formation – des outils d’évaluation permanente, cette partie était intrinsèquement liée à l’analyse des conflits, de leurs sources, de leurs mécanismes de régulation. Dans le cas d’espèce de la dite expulsion, il ne put y avoir d’analyse qu’après coup, dont les seuls expulsés ont pu être bénéficiaires, si j’ose dire.

Plusieurs organismes me sollicitèrent pour organiser, mettre en place, évaluer des opérations de télévision éducative : l’UNESCO pour les agriculteurs en Iran, l’ORTF pour les adultes en Colombie, l’Algérie pour la formation professionnelle en agronomie. Des missions brèves, de quelques mois, qui, pour gratifiantes qu’elles soient, restent extrêmement décevantes car, d’un côté, aucun suivi n’est prévu et, de l’autre, ces opérations ne sont, bien souvent, que des d’instruments servant de couverture à la vente de produits agro-chimiques ici, à la vente d’hélicoptères là, ou encore du système Secam.

Pour ce qui touche à l’anthropologie visuelle, une expérience plus récente, en 2006, m’a réconcilié avec le travail de conseil et d’intervention. Une collègue, enseignante en psychologie à l’Université fédérale de Sao Paulo, a ouvert, dans les locaux universitaires, un centre d’accueil pour des enfants ayant un handicap psychologique lourd. Amenés par leurs parents, de milieux défavorisés, une dizaine d’enfants passent là une journée par semaine. Cette collègue a entrepris d’utiliser la caméra pour filmer enfants, psychologues, éducateurs. Très rapidement un malaise, puis une fronde sourde s’installent. Ma contribution va consister, pendant une dizaine de jours, en discutant avec l’équipe, à expliquer comment peut être utilisé le film, en en présentant de nombreuses illustrations, ce qu’il peut apporter aux enfants eux-mêmes, aux différents acteurs, comment, encore, le regard de l’autre sur soi est source de mécanismes psycho affectifs, de projection, de défense, qu’il convient d’analyser en permanence ; à questionner, également, ma collègue, sur le fond et à faire expliciter les raisons et motifs de l’introduction d’une caméra. Cette intervention me conduit à relever quelques points des rapports entre la psychologie et l’anthropologie visuelle.

Sur le plan de l’épistémologie, d’abord. La logique dominante, en psychologie, est de type positiviste-objectiviste classique – distanciation et non interférence observateur observé. À l’autre pôle, nous sommes face à une logique de type relativiste, l’observateur étant considéré comme faisant partie du champ de l’observation. Si les ethnologues et les sociologues ont été intéressés par les développements d’une réflexion sur cette question, Devereux est l’un des rares auteurs à avoir défendu le recours à une logique de type relativiste, dans le champ des behavioral sciences, sans avoir été véritablement suivi par les chercheurs en psychologie. Ce fait est paradoxal, puisque l’argument fondamental de sa position relevant d’une explication psychologique, les psychologues auraient dû être les premiers à s’en saisir.

Sur le plan de la théorie, la psychologie dispose d’une riche panoplie de concepts relatifs aux mécanismes psycho-affectifs à l’œuvre dans la relation à l’autre, donc au chercheur et au praticien, lors de tout travail de terrain.

Sur le plan des pratiques, qu’il s’agisse de recherche ou d’intervention, la participation à l’élaboration de connaissances est un objectif présent, qu’il soit ou non au premier plan.

Aujourd’hui, l’usage de la caméra, dans le processus de production de connaissance en psychologie, peu soutenu, est pratiquement inexistant. Or, il ressort à l’évidence que, tant pour ce qui touche à l’observation, que pour ce qui a trait à la restitution, aux chercheurs et aux personnes ou populations concernées, les documents filmiques – numériques – sont de première importance. On peut espérer que des courants liés à la psychologie critique (Critical psychology) seront susceptibles d’intégrer, à terme, de telles perspectives.